Le 16 juin 1903, un petit navire de 21 mètres quitte Oslo presque en catimini, de nuit, pour échapper aux créanciers de son équipement. La Gjøa, ancien sloop de pêche au hareng, n'a rien d'un brise-glace. Elle emporte pourtant Roald Amundsen et six compagnons vers un objectif que la marine britannique avait payé au prix fort pendant un demi-siècle sans jamais l'atteindre complètement : relier l'Atlantique au Pacifique par le nord du continent américain. Trois ans plus tard, en 1906, la Gjøa entre dans le port de Nome, en Alaska. Entre les deux dates, il y a eu deux hivernages forcés, une collaboration décisive avec les Inuits Netsilik, et une leçon de patience que l'Arctique impose à quiconque prétend le traverser vite.
Pourquoi un si petit bateau
Amundsen tire les leçons de l'expédition Franklin, disparue corps et biens dans les années 1840 avec deux navires lourdement armés et un équipage pléthorique. Il choisit l'inverse : un bateau léger, à faible tirant d'eau, capable de se faufiler dans des chenaux côtiers inaccessibles aux grands voiliers. La Gjøa jauge à peine 47 tonneaux et embarque un moteur auxiliaire de 13 chevaux, modeste mais précieux dans les passages sans vent. L'équipage ne compte que sept hommes, formés à la fois à la navigation et aux relevés scientifiques, notamment magnétiques : l'expédition a aussi pour mission de localiser plus précisément le pôle Nord magnétique, alors situé dans l'archipel arctique canadien.
L'itinéraire, de la baie de Baffin au détroit de Béring
La route suivie passe par la baie de Baffin, le détroit de Lancaster, puis descend vers le sud par des chenaux étroits que les grands navires n'avaient jamais empruntés : le détroit de Peel, le golfe de Boothia, le détroit de Rae. C'est dans cette zone, au sud de l'île King William, que la Gjøa trouve un mouillage naturel qui deviendra son port d'attache pour près de deux ans : un petit havre que l'équipage baptise Gjøa Haven, nom aujourd'hui porté par une communauté inuite du Nunavut. De là, le navire poursuit vers l'ouest le long de la côte continentale, traverse la mer de Beaufort et rejoint le détroit de Béring à l'été 1906.
Deux hivers à Gjøa Haven
L'équipage reste bloqué par les glaces à Gjøa Haven du mois de septembre 1903 jusqu'en août 1905, soit près de deux années complètes. Ce délai n'est pas un échec : Amundsen en profite pour affiner les mesures magnétiques et surtout pour nouer des relations durables avec les familles netsilik installées à proximité. Les échanges portent sur l'habillement en peaux, la construction d'igloos, les techniques de traîneau à chiens et la chasse au phoque près des trous de respiration. Amundsen note dans ses carnets que ces savoirs lui seront indispensables plus tard, lors de sa course au pôle Sud en 1911. C'est aussi à cette période que l'équipage réalise, par voie terrestre et grâce aux traîneaux, la localisation précise du pôle Nord magnétique, alors repéré sur la péninsule Boothia.
Départ d'Oslo : juin 1903. Hivernage à Gjøa Haven (île King William) : septembre 1903 à août 1905. Troisième hivernage près de Herschel Island, au large du Yukon, avant l'arrivée à Nome en août 1906. Durée totale du voyage : un peu plus de trois ans.
Le troisième hivernage et l'arrivée à Nome
Libérée des glaces en août 1905, la Gjøa reprend sa route vers l'ouest le long de la côte arctique du Canada puis de l'Alaska, mais les glaces se reforment avant qu'elle n'atteigne le détroit de Béring. Le navire passe un troisième hiver près de Herschel Island, au large de la côte yukonnaise, où se trouvent alors des baleiniers américains. Amundsen apprend par ce contact que le passage est désormais connu dans le détail et parcourt plusieurs centaines de kilomètres en traîneau jusqu'à Eagle, en Alaska, pour télégraphier la nouvelle au monde avant même que la Gjøa n'achève sa traversée. Le bateau repart au printemps 1906 et atteint Nome le 31 août, bouclant ainsi le premier passage maritime complet et documenté entre l'Atlantique et le Pacifique par le nord.
Visiter les lieux aujourd'hui
Gjøa Haven, aujourd'hui Uqsuqtuuq en inuktitut, reste une communauté active sur l'île King William, accessible uniquement par avion depuis Yellowknife ou Iqaluit, sans aucune route terrestre. Un petit centre culturel retrace l'histoire du passage d'Amundsen et les liens tissés avec les familles netsilik de l'époque. La Gjøa elle-même, rapatriée en Norvège, est exposée au musée Fram d'Oslo, à quelques pas du navire polaire qui porte son nom et qui mena Amundsen jusqu'au pôle Sud. Pour qui prépare un séjour polaire combinant histoire et nature, il vaut la peine de prévoir une étape à Oslo avant ou après un voyage dans l'Arctique canadien.
Ce que ce voyage change
L'exploit d'Amundsen tient moins à la vitesse qu'à la méthode : un bateau adapté au terrain, un équipage restreint et formé, une volonté d'apprendre des peuples qui vivent sur ces terres depuis des millénaires plutôt que de les ignorer. Cette approche tranche avec les grandes expéditions britanniques du siècle précédent, lourdement armées mais souvent mal préparées aux réalités du climat et de la glace de mer. Le Passage du Nord-Ouest, prouvé navigable en 1906, ne deviendra pour autant une route commerciale régulière que bien plus tard, au gré du réchauffement de l'Arctique et de l'évolution des glaces saisonnières.
