L'histoire du Passage du Nord-Ouest ne peut se raconter sans celle de l'expédition Franklin. Partie d'Angleterre en mai 1845 avec deux navires, l'Erebus et le Terror, et 129 hommes, cette expédition de la Royal Navy devait achever la cartographie du passage reliant l'Atlantique au Pacifique par le nord du Canada. Elle a disparu corps et biens, laissant derrière elle l'un des plus grands mystères de l'exploration polaire et des décennies de recherches qui ont, paradoxalement, permis de dessiner la carte que l'expédition elle-même n'a jamais pu compléter.
Le départ et les derniers contacts
Sir John Franklin, officier expérimenté déjà passé par l'Arctique, prend le commandement à 59 ans. L'Erebus et le Terror, navires solides renforcés pour la glace et équipés de machines à vapeur, quittent Greenhithe le 19 mai 1845. Ils sont aperçus pour la dernière fois par des baleiniers européens début août 1845, dans la baie de Baffin, avant de s'enfoncer vers l'ouest. Pendant trois ans, Londres n'a aucune nouvelle. Ce silence, long pour l'époque mais pas immédiatement alarmant vu la durée prévue du voyage, finit par inquiéter l'Amirauté et surtout Lady Jane Franklin, l'épouse de l'explorateur, qui devient la cheville ouvrière des recherches.
L'hivernage et la mort de Franklin
Les archives retrouvées plus tard, notamment le document découvert à Victory Point en 1859, permettent de reconstituer une partie des faits. Les navires hivernent une première fois sans incident majeur près de l'île Beechey, où trois tombes de marins subsistent encore aujourd'hui. Mais à partir de septembre 1846, l'Erebus et le Terror se retrouvent prisonniers des glaces près de l'île King William. John Franklin meurt le 11 juin 1847, pour des raisons jamais établies avec certitude. La situation se dégrade ensuite rapidement : en avril 1848, les survivants, 105 hommes, abandonnent les navires et tentent de rejoindre à pied un poste de traite distant de plusieurs centaines de kilomètres. Aucun n'y parviendra.
Scorbut, plomb et cannibalisme : ce que révèlent les ossements
Les récits inuits recueillis dès les années 1850 par l'explorateur John Rae évoquaient déjà des signes de cannibalisme parmi les derniers survivants, une hypothèse violemment rejetée en Angleterre à l'époque mais confirmée depuis par les analyses d'ossements retrouvés sur l'île King William. Les études menées sur les restes humains et sur le matériel conservé ont également mis en évidence des taux de plomb anormalement élevés, probablement liés aux boîtes de conserve ou au système de distillation d'eau des navires, ainsi que des cas de scorbut avancé. La combinaison du froid, de la faim, de l'empoisonnement et de la maladie explique la disparition totale de l'équipage en l'espace de trois à quatre ans.
Départ : mai 1845. Derniers contacts européens : août 1845, baie de Baffin. Navires pris dans les glaces : septembre 1846, près de l'île King William. Mort de Franklin : 11 juin 1847. Abandon des navires : avril 1848. Aucun survivant recensé après 1848.
Des décennies de recherches qui ont cartographié l'Arctique
L'absence de nouvelles déclenche, à partir de 1848, l'une des plus vastes campagnes de recherche jamais organisées, financée en partie par le gouvernement britannique et en partie par Lady Franklin elle-même. Plus de trente expéditions se succèdent sur deux décennies, menées notamment par James Clark Ross, Robert McClure ou Francis Leopold McClintock. Ce sont ces recherches, et non l'expédition Franklin elle-même, qui permettent de cartographier méthodiquement l'archipel arctique canadien et de confirmer l'existence d'un passage navigable, même si son usage pratique restera marginal avant le réchauffement récent des glaces. Roald Amundsen, qui réussit la première traversée complète du passage entre 1903 et 1906 à bord du Gjøa, s'appuie directement sur les cartes et les récits accumulés depuis Franklin.
La découverte des épaves en 2014 et 2016
Le mystère n'a pas été entièrement résolu avant le vingt et unième siècle. L'épave de l'Erebus est localisée en septembre 2014 dans le détroit de Victoria, par faible profondeur, grâce à une collaboration entre Parcs Canada, la marine canadienne et des organisations inuites qui avaient transmis des récits oraux précis sur l'emplacement des navires depuis des générations. L'épave du Terror est retrouvée deux ans plus tard, en septembre 2016, dans la baie désormais appelée Terror Bay, au sud de l'île King William, remarquablement bien conservée par les eaux froides. Les deux sites sont aujourd'hui protégés et gérés conjointement avec les communautés inuites de la région, dont les savoirs transmis oralement ont joué un rôle déterminant dans ces découvertes.
Visiter les lieux liés à Franklin aujourd'hui
Les tombes de l'île Beechey restent accessibles lors de certaines croisières d'expédition qui empruntent le passage pendant la fenêtre estivale, généralement entre fin juillet et début septembre, selon l'état des glaces de l'année. L'accès aux épaves elles-mêmes est strictement encadré et réservé à des missions archéologiques autorisées. Des objets récupérés sur les sites, ainsi que des documents d'époque, sont exposés dans plusieurs musées canadiens, notamment à Ottawa et à Winnipeg : vérifiez les horaires et la programmation du jour avant de prévoir une visite, les expositions temporaires sur Franklin circulant régulièrement entre institutions.
